L'odeur des pierres mouillées - extraits -
Elles disent que raconter une histoire ressemble au
jardinage. Ce sont les plantes qui s’occupent de pousser.
Celles qui racontent ou qui jardinent sont seulement
des facilitatrices : elles tiennent l’espace, elles invitent,
elles écoutent, elles désirent, elles suscitent.
Elles disent que tout ce qu’elles savent, les rivières
leur ont appris.
Elles apprennent tous les jours à apprendre des rivières
en leur faisant confiance (en immergeant leur corps,
en étant-avec elles, en écoutant comme elles,
dans leur vacarme).
Elles disent qu’elles sont la rivière quand elles sont dans
son lit, que faire partie d’une rivière c’est être la rivière.
Elles appellent ça une métonymie géologique.
Elles disent qu'une rivière n'est ni juste de l'eau,
ni juste des rochers, ni juste des arbres, des poissons,
des insectes, des oiseaux, mais toujours seulement
une composition de toutes ces choses, et d'autres corps
encore, un flot de relations qui se forment,
se déforment, s'informent.
Certaines disent qu'à force d'en faire partie, elles sont
la rivière, même quand elles sont très loin d'elle (elles
finissent par s'appeler pareil), tout comme les arbres
qui y poussent restent la rivière, que l'eau soit réduite
à un filet inaccessible ou que leurs racines soient
submergées par la crue.
Les savoirs des rivières c'est la différence entre
les histoires des arbres et les histoires des pierres.
C'est-à-dire l'écart entre elles, leurs relations.
Elles disent que c'est compliqué de le dire avec
des mots, que quand on finit par faire partie, on sait.
Elles disent qu'elles ne peuvent pas parler de l'eau sans
pleurer et que pleurer c’est ce qu'elles peuvent dire
de mieux de l'eau.
Que les savoirs des rivières sont
une forme d'épistémologie de et par l'eau qui coule
(que les rivières redéfinissent la notion même de savoir
− ou plutôt sa matière).
Armes molles, p.24-27
Je suis pas trans dans la forêt.
Je suis trans tant que tu continues à opérer
une corrélation entre un appareil génital, un pronom,
une géographie des poils et un rôle social.
TRANS c'est le nom de ce que tu vois de moi tant
que t'as pas appris à me voir moi.
C'est un beau nom. Un nom de feu et de serpent, sacré.
TRANSssssssss
C'est le nom de l'écart entre moi, et ce qu'il aurait été
plus simple que je sois, franchement ce qui aurait vraiment
arrangé tout le monde.
C'est le nom de la fosse plus ou moins sceptique
installée entre moi et ce qu'on a commencé à me
demander d'être quelques mois avant ma naissance.
TRANS c'est le nom de la différence entre la chose
étrange mouvante, et pas finie que je suis et le projet
un peu ambitieux de faire coïncider la multiplicité
foisonnante des formes de vie animales en deux
catégories douteuses.
C'est le nom d'un défaut structurel d'imagination.
Cette distance, ce trou, cet écart, entre la norme
et moi, n'existe que par rapport à cette norme.
Si la norme disparaît, il n'y a plus rien pour être entre,
pour être en dehors, il n'y a plus d'écart, plus rien
à nommer.
Je suis pas trans dans la forêt.
Je suis pas trans dans la forêt, p.40-42
texte complet n°1 bis de PD la revue, (printemps 2020)
Léa Rivière, L'odeur des pierres mouillées
éditions du commun, 2023