Brèves apparitions dans le corps de la forêt
J’entre ici
dans le corps de la forêt
dessous coule le corps de la rivière souterraine
gonflé des corps de vieilles pluies
dessous s’ouvrent les grottes bouches
d’où sortent
comme autant de langues
le corps de celle qui grimpe entre les ronces et laisse quelques bouts d’elle-même à chaque épine
et
le corps de celle qui laisse des petits bouts de laine blanche aux épines
et
le corps de celle qui laisse des petits bouts de pull rouge aux épines
et
le corps de celle qui laisse des petits bouts de poil noir aux épines
et
le corps de celle qui laisse des cheveux aux épines
et
le corps de celle qui laisse des bouts de robe blanche aux épines
et
le corps de celle qui laisse un peu de peau morte sur les cailloux
et
le corps de celle qui laisse un peu de sueur sur le tronc du hêtre
et
le corps de celle qui a laissé son odeur sur toutes les pierres du sentier
et
le corps de celle qui a laissé le souvenir de sa faim de sang
et
le corps de celle qui a laissé le souvenir de sa faim de bruyère
et
le corps de celle qui a laissé au sol ce dont elle ne se souvient pas
et
le corps de celle qui a laissé la trace dans la boue de son élan vers la première branche du chêne
et
le corps de celle qui a laissé l’empreinte de sa mélancolie dans le sable du bord de la rivière
et
le corps de celle qui signe son poids, sa blessure et son désir dans la terre mouillée
et
le corps de celle qui ne pourra plus jamais effacer son corps fantôme
et
le corps de celle dont tous les corps sauront qu’elle est passée là
et
le corps de celle qui à force est devenue une poussée du vent contre les arbres
et
le corps de celle qui à force est devenue une caresse de vent dans les feuillages
et
le corps de celle qui à force est devenue un étang dans la nuit
et
le corps de celle qui ne sera plus qu’une gifle de vent
et
le corps de celle qui a coloré les élytres de ses proies aux couleurs de l’écorce
et
le corps de celle qui prend la couleur de l’écorce (parce qu’elle a si peur)
et
le corps de celle qui a dessiné ses propres yeux sur les ailes de ses proies
et
le corps de celle qui se dessine des yeux de hibou sur les ailes pour que les hiboux ne la mangent pas (parce qu’elle ne veut pas avoir peur)
et
le corps de celle qui enterre ses trésors de nourriture et de plumes chaudes en vue de la fin du monde (parce qu’elle rejette la peur)
et
le corps de celle qui la nuit s’approche des maisons chaudes (et ne peut pas décider si elle aime ou si elle déteste les gens qui habitent là)
et
le corps de celle qui pousse des cris de chouette la nuit
et
le corps de celle qui court en écumant jusqu’à se dissoudre entièrement dans un océan
et
le corps de celle qui partout ne voit ne sent ne cherche que le sexe des fleurs
et
le corps de celle qui souffle son chaud contre des pierres nues
et
le corps râpeux de celle qui est un arbre nu d’hiver
et
le corps éperdu de celle qui est une cascade
et
le corps de celle qui se retient de feuler
et
le corps de celle qui enterre ses excréments
et
le corps de celle qui hésite à l’entrée d’un terrier
et
le corps de celle qui hésite au seuil d’une maison
et
le corps de celle qui hésite à l’orée de la forêt
et
le corps de celle qui ferme une porte
et
le corps de celle qui ouvre une fenêtre
et
le corps de celle qui amasse des graines derrière une écorce
et
le corps de celle qui amasse ses larves derrière une écorce
et
le corps de celle qui ne saura rien de la vie tant que le corps de celle au sang chaud ne passera pas près d’elle
et
le corps de celle qui ne connaîtra jamais le jour
et
le corps de celle qui n’atteindra jamais la première nuit
et
le corps de celle qui se tait langue enfoncée dans la bouche
et
le corps de celle qui découvre qu’elle a un deuxième corps à son corps
et
le corps de celle qui a connu un deuxième corps à son corps
et
le corps de celle qui pousse là où le corps de celle qui est morte pourrit
et
le corps de celle qui enfante en plongeant sa tête dans la terre
et
le corps de celle qui après avoir été cassée repousse
et
le corps de celle qui, vent, cogne les fruits
et
le corps de celle qui crie
et
le corps de celle qui sursaute
et
le corps de celle qui dérape
et
le corps de celle qui fait la morte
et
le corps de celle qui chuchote
et
le corps de celle qui glisse sur les pierres mouillées
et
le corps de celle dans lequel on mord
et
le corps de celle qui mord
et
le corps de celle qui arrache les fleurs des rives en passant
et
le corps de celle qui préfère les os et les tendons
et
le corps de celle qui détruit son abri
et
le corps de celle qui aboie
et
le corps de celle qui pourchasse l’ombre des oiseaux au sol
et
le corps de celle qui a des plumes plein la bouche
et
le corps de celle qui est bardée d’épines
et
le corps de celle dont le visage est un pli
et
le corps de celle dont les ventres sont des anneaux
et
le corps de celle dont la peau est pleine de trous
et
le corps de celle dont les membres sont d’autres corps
et
le corps de celle dont les intestins sont une autre forêt dans une autre nuit
et
le corps de celle dont la langue fait tout le tour du cerveau
et
le corps de celle où les morts tiennent les vivants debout
et
le corps de celle dont le sexe est multicolore
et
le corps de celle dont les mots forment des corps de buée blanche
et
le corps de celle dont le corps prolifère
et
le corps de celle dont l’échine déclenche le corps d’envol des oiseaux
et
le corps de celle dont la tête abonde de poils sombres
et
le corps de celle dont la tête abonde de poils dorés
et
le corps de celle dont la bouche dégage un corps d’ombre noire
et
le corps de celle que le corps de brume signale
et
le corps de celle dont le glissement sur les feuilles est aussi le corps du ruissellement
et
le corps de celle dont l’envol est aussi le corps du vent dans les feuilles
et
le corps de celle dont l’aile transparente est aussi le corps d’un éclat sur la rivière
et
le corps de celle dont le cri est aussi le corps de chute d’une branche
et
le corps de celle dont la tâche jaune est aussi le corps du rai de soleil qui traverse soudain le corps du feuillage
et
le corps de celle dont les pattes sont aussi les corps des brindilles éparpillées au sol
et
le corps de celle dont l’odeur est aussi celle du corps de la forêt
et
le corps de celle dont la robe est aussi le corps de rocher où elle dort
et
le corps de celle dont la robe est aussi le passage du corps de la lumière entre les troncs
et
le corps de celle dont l’odeur est celle du corps de celle qui est la charogne
et
le corps de celle dont les yeux sont parfois des corps d’étoiles
et
le corps de celle dont les crocs ont rendu le corps des biches plus rapide
et
le corps de celle dont les yeux ont dessiné des ocelles aux corps des serpents
et
le corps de celles dont les couloirs profonds ont allongé les museaux des corps qui les aiment
et
le corps de celle dont le ventre expulse des choses douces et blanches
et
le corps de celle qui a produit des noisettes à chaque extrémité de son corps
et
le corps de celle où naissent les corps de celles qui la mangent
et
le corps de celle qui sourit dans la nuit
et
le corps de celle dont le regard procure la mélancolie
et
le corps de celle qui se cache dans un fruit
et
le corps de celle qui se ferme quand la nuit vient
et
le corps de celle qui s’ouvre quand la nuit vient
et
le corps de celle qui invente des couleurs inconnues au moment de mourir
et
le corps de celle qui est venue du fond du monde
et
le corps de celle qui a enterré ses enfants mort-nées
et
le corps de celle qui sous le regard se tient toujours légèrement de biais
et
le corps de celle qui se berce en marchant
et
le corps de celle qui dort debout
et
le corps de celle qui chante quand elle a peur
et
le corps de celle qui se cogne dans le vent
et
le corps de celle dont personne ne remarquera la mort
et
le corps de celle qui est devenue le corps de la nuit
et
le corps de celle qui n’est pas un vase.
Christine Guichou, inédit, 2025
° ° ° ° °
Lu par l'autrice lors du
festival Popodaï 2024
Blanche neige
(1- L’éducation sentimentale)
Enfant, ma belle-mère me disait :
LES PETITES FILLES DOIVENT CROISER LES JAMBES.
Il a neigé
j’entre dans une forêt douce
j’entre dans une forêt simple
où chacun laisse
sa ligne de trace
parallèle ou croisée
mais droite
– un trait chacun :
l’écureuil l’humain la mésange la biche la chute d’une graine l’hermine le lièvre le renard.
Les chiens eux vont partout
et reviennent à la ligne
de celui qui se dit maître
l’entrecroisant ainsi à celles de la forêt
(Lui Minotaure ignorant
ne s’en aperçoit pas et va
droit
croit au chemin tracé)
« PETITE FILLE »
Enfant, est-ce que mon corps avait un nom ?
L’animal différent des autres n’est pas l’humain mais
le chien
dans la forêt l’humain va droit
comme la biche ou le loup comme la chute
d’une graine
seul le chien va par méandres
va par nœuds
va à tous à chacun
désire tout tous –
les vivants contraires –
dévoré d’amour.
Enfant, ma belle-mère mesurait l’angle d’ouverture de mes jambes.
Il a neigé
j’entre dans une forêt électrique
où les lignes de trace à haute tension
empêchent les chemins de dormir
j’entre dans une forêt insomniaque
où l’on passe de la fausse nuit blanche du couvert
à de grandes clairières de jour
blanches
aveuglantes
accumulatrices
grésillantes
vierges
pièges de jour où aucune bête ne va
toutes les pistes arrivent et s’arrêtent là.
Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre
avait enfermée dans un donjon affreux – car
c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges.
Tout le monde au pays la prenait en pitié
beaucoup avait tenté de l’en délivrer mais
tous avaient péri.
C’est qu’à des lieux à la ronde
tout autour du donjon affreux
la marâtre avait répandu une fine farine
et personne ne pouvait entrer ou sortir du donjon sans y laisser
l’exacte phrase de son corps
la grammaire unique de son désir et de sa direction.
Au matin la marâtre s’accoudait à sa fenêtre et n’avait plus qu’à
lire l’immense plaine blanche où tous
avaient écrit qui ils étaient
d’où ils venaient et où ils allaient
avaient écrit le propre poids de leur corps
(qu’on trouvait après soustraction du poids de la petite vierge).
Je vous ai bien roulés dans la farine ! criait la marâtre
et elle envoyait ses sbires
porter aux phrases le point final.
Enfant, on m’apprenait
on me montrait des « petites filles »
si elles étaient sages
des animaux faisaient cercle autour d’elles
ou se couchaient à leurs pieds
au lieu de les dévorer.
(2- En proie à l’amour)
Enfant, mon corps appartenait
aux mains de qui le soignait
mon corps était
couverture roulée
sous la couverture dont on le bordait
mouchoir en boule
mouché au mouchoir qu’on lui appliquait au nez
chemise froissée
qu’on habillait de vêtements fraîchement repassés.
Il a neigé
j’entre dans une forêt en attente
j’entre dans une forêt attentive
comme tout ici se penche vers moi !
les rameaux me
regardent
doucement s’inclinent me
saluent m’
attendent me
suivent le corps à la trace
Enfant, d’amour on vous dit :
Je vais te dévorer.
Je laisse au sol l’exacte phrase de mon corps
de mon désir et de ma direction
tous mes creux diront aux autres corps
mes cuisses douloureuses
l’impossibilité de la fuite
diront comme j’oriente mal la flèche de
ma colonne vertébrale
au ciel
quand tous les autres animaux la lancent droit devant eux
visant aux autres corps.
Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre
tenait cloîtrée dans sa chambre – car
c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –
constamment à sa fenêtre l’enfant
écoutait les bruits de la forêt
s’étonnait des calligraphies dans la neige
et voulait savoir ce qu’on appelait un animal
car elle n’en avait jamais vu le corps.
Alors on lui disait que ce n’était rien d’autre que
ces traces alphabétiques dans la neige ou
ces cris brusques
rien que de très transparent.
Le chasseur qui avait grande pitié d’elle
lui apporta un jour un écureuil
Voilà les W écris dans la neige
puis un lièvre
Et voilà les grands Y.
Les jours suivants il lui porta encore toutes sortes de bêtes
les signes et les voix prenaient visage regard et odeur
prenaient panique de fourrure chaude et palpitante.
Mais mises en cage toutes mouraient de chagrin
au bout de quelques jours. On les remplaçait
pendant que la petite vierge dormait mais
comme elle s’en rendait compte on finit par
les empailler
toujours en cage.
Bientôt la chambre de la petite vierge fut remplie
de corps morts
et de mites dorées.
Enfant, quelles lettres traçaient mes jambes dans la neige ?
J’avance colonne lourde
au milieu des tirs de flèches.
– comme tout se penche vers moi qui marche ici !
(3- L’appel)
Enfant, ma belle-mère me disait :
C’EST PAS BEAU LES GROS MOTS DANS LA BOUCHE D’UNE PETITE FILLE.
Car enfant, on me regardait dans le creux de la bouche.
J’entre dans la forêt de neige et la neige
m’attend
attentive attend mon corps
attend mon plein
et aussi mon pas mon empreinte
mon vide.
Je suis dans chacun de mes creux
chacun selon son creux laisse sa trace.
Je suis dans les creux de tous les autres
aussi – écureuils renards mésanges et
j’en passe – tous corps transparents bondissant
dans la forêt claire
signes.
Enfant, j’avais une bouche trou
j’étais dans une forêt
et je t’attendais
la neige n’était pas encore tombée.
Parfois un tout petit peu de neige tombe d’un rameau
une bille à peine
pourtant rien
n’a bougé ni vent ni oiseau
un tout petit peu
çà et là
(à cause de quel infime point de réchauffement ?).
Je tombe aussi parfois alors que rien
ne bouge
je tombe
amoureuse
malade
des nues
d’ennui
en disgrâce.
Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre
avait abandonnée en pleine forêt – car
c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –
accompagnée d’un chasseur et d’un
couteau
– car il fallait la tuer.
Le couteau battait à la cuisse du chasseur
et battit longtemps car
le chasseur ne pouvait pas
depuis si longtemps sa main tenait la petite main
qu’il ne savait plus
où la sienne s’arrêtait où l’autre commençait
il ne pouvait pas
la tuer il l’abandonna
pour retrouver sa main sa propre main.
Alors il fut si étonné d’y reconnaître à nouveau ses cinq doigts
– pas un ne manquait !
Quel prodige ! –
qu’il rentra au château en oubliant de tuer une biche
pour en rapporter le cœur.
La biche vécut on le tua.
L’enfant attendit en vain qu’on vînt la chercher.
Tomber tomber tomber
tomber encore
(à cause de quel infime point de réchauffement ?)
seule danse possible.
Enfant, ma bouche trou chantait d’une voix blanche.
Quelle était la berceuse que je chantais toujours ?
depuis toujours ?
(non pas depuis toujours depuis…)
La berceuse qui m’occupait l’esprit
et me soignait le corps
(… depuis l’autre forêt où tu ne venais pas)
dans la neige.
(4- Abandonnée)
Enfant, la terre était si aride et si dure
je ne laissais aucune
trace dans le sol
sec et noir.
Dans la forêt sèche
on ne me retrouverait jamais.
Je faisais comme les biches je cassais
des petits rameaux à hauteur de mes épaules
je m’arrachais des cheveux et
les accrochais à toutes les épines
je disposais des glands et des coquilles
sous chacun de mes pas pour les écraser
mais tes yeux étaient trop lourds pour voir
ça ce petit ça
arrachements ténus et brisures de
rien
ligne de cataclysmes dans les infra-mondes de ton regard.
Mon corps transparent marchait
d’arrachements ténus en brisures de rien
et tu ne le voyais pas.
Tu ne me cherchais pas.
Enfant, mon corps n’existait pas.
J’entre dans la forêt
mon corps de mots
transparent
marche
Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre
avait vendue – car
c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –
elle avait voyagé sans rien savoir de la mer car
elle était à fond de cale
puis sans rien savoir de la terre car
elle était à fond de fourgon.
Elle arriva si loin de Loin
que personne ne la connaissait donc
personne ne la prit en pitié
son château était de Loin, or,
Loin était un pays qui n’avait jamais existé
donc
elle n’existait pas
alors
elle sut qu’elle n’existait pas.
Je m’arrache quelques cheveux noirs
les accroche à toutes les épines et
j’appelle mon corps ronce
j’appelle mon corps aubépine
j’appelle mon corps houx
puis
mon corps-ronce attend la neige
mon corps-aubépine attend la neige
mon corps-houx attend la neige.
Adolescente, quelqu’un a donné un nom à mon corps
le nom était dans sa bouche à lui
ma bouche n’était plus mon creux
mais son trou.
La forêt est cassée le long des chemins
tous les animaux y passent sûrs
de ne plus y écrire leur corps.
Je déchire des petits bouts de ma robe
et les sème sur le chemin
tous les animaux y passent sûrs
d’être invisibles au chasseur
sous mon corps transparent.
Illisibles.
Nous sommes illisibles.
Notre voix est blanche.
Nous attendons la neige.
(5- Retrouver)
Femme est un mot – un terme –
que d’autres disent pour donner un nom à mon corps.
Femme naît dans la salive de leurs bouches et me termine le corps.
Il a neigé
j’entre dans une foule
ce sont des arbres
comme tout ici se penche vers moi !
J’écris ma ligne de traces parmi
les lignes de traces
tantôt parallèles tantôt croisées
mon corps évide
mon nom en creux parmi
le plein de la neige
et les vides des autres corps.
Je me souviens qu’enfant, la nuit était un endroit sans nom sur la carte du monde
mon corps m’était une nuit où je pouvais enfin dormir
la lune des rêves l’éclairait d’angles crus et de puits d’ombre
et tout – lacs forêts plateaux
tourbes neiges et sables –
avait une drôle d’haleine.
Comme aujourd’hui.
Nos noms sont transparents et bondissants
nos noms commencent au bout du chemin
et dispersent les syntaxes de nos désirs
jusque sous les ronces
où les chiens et les chiennes de l’amour
nous rendent illisibles
nos pleins sont les vides de la neige
et les vides de la neige sont nos pleins
Aujourd’hui, ma langue remplit mon creux.
Mon creux est ma bouche et ma bouche est mon plein.
Je suis du creux
comme on dit des autres qu’ils sont
du pays du coin de la confrérie
je suis du creux.
Je suis de la ligne de traces comme
d’autres sont d’une lignée.
Il était une fois une pauvre petite vierge à qui
l’on avait coupé la langue – car
c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –
sa marâtre avait coupé un bout son père un autre bout
son grand frère lui avait arraché la racine. C’était bien pratique
car elle pouvait enfin sortir de son donjon
elle pouvait enfin se promener comme elle le désirait
– avant cela on la tenait enfermée – se promener dans
la forêt enneigée car tel était son désir
son unique désir.
C’est que souvent
elle avait plongé ses mains dans la farine.
En grand secret.
Un jour elle avait plongé ses bras jusqu’aux épaules
le lendemain ses jambes jusqu’aux cuisses
le jour suivant ce fut le ventre.
Au quatrième jour elle s’y plongea tout entière.
C’est au cinquième qu’on lui coupa la langue
et puis on lui ouvrit la porte et elle entra enfin
dans la forêt de neige.
J’entre au milieu des présences
les fruits rouges des sorbiers m’indiquent un chemin d’oiseau.
Il a neigé. Nuit blanche.
Je ne sais rien de la déhiscence des graines mais
j’avance entre les chutes.
La forêt fond.
Mes habits fondent.
Maintenant, ma langue évide ma bouche
comme mon corps évide la neige
formant ligne de traces.
Le lièvre trace des lignes à ne pas pouvoir les suivre.
Les lignes à haute tension de la faim parcourent la forêt insomniaque.
Illisibles.
Nous sommes illisibles.
Comme tout se penche vers nous qui marchons ici !
Ma langue excave de ma bouche des corps en creux :
j’appelle les corps : corps.
Voici ma lignée.
J’entre dans une forêt de neige
et la neige me parle.
Retrouvée.
Je suis retrouvée.
Christine Guichou, inédit, 2024
