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Brèves apparitions dans le corps de la forêtChristine Guichou - lu par Esther Salmona
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Brèves apparitions dans le corps de la forêt

 

 

J’entre ici

dans le corps de la forêt

dessous coule le corps de la rivière souterraine

gonflé des corps de vieilles pluies

dessous s’ouvrent les grottes bouches

d’où sortent

comme autant de langues

le corps de celle qui grimpe entre les ronces et laisse quelques bouts d’elle-même à chaque épine

et

le corps de celle qui laisse des petits bouts de laine blanche aux épines

et

le corps de celle qui laisse des petits bouts de pull rouge aux épines

et

le corps de celle qui laisse des petits bouts de poil noir aux épines

et

le corps de celle qui laisse des cheveux aux épines

et

le corps de celle qui laisse des bouts de robe blanche aux épines

et

le corps de celle qui laisse un peu de peau morte sur les cailloux

et

le corps de celle qui laisse un peu de sueur sur le tronc du hêtre

et

le corps de celle qui a laissé son odeur sur toutes les pierres du sentier

et

le corps de celle qui a laissé le souvenir de sa faim de sang

et

le corps de celle qui a laissé le souvenir de sa faim de bruyère

et

le corps de celle qui a laissé au sol ce dont elle ne se souvient pas

et

le corps de celle qui a laissé la trace dans la boue de son élan vers la première branche du chêne

et

le corps de celle qui a laissé l’empreinte de sa mélancolie dans le sable du bord de la rivière

et

le corps de celle qui signe son poids, sa blessure et son désir dans la terre mouillée

et

le corps de celle qui ne pourra plus jamais effacer son corps fantôme

et

le corps de celle dont tous les corps sauront qu’elle est passée là

et

le corps de celle qui à force est devenue une poussée du vent contre les arbres

et

le corps de celle qui à force est devenue une caresse de vent dans les feuillages

et

le corps de celle qui à force est devenue un étang dans la nuit

et

le corps de celle qui ne sera plus qu’une gifle de vent

et

le corps de celle qui a coloré les élytres de ses proies aux couleurs de l’écorce

et

le corps de celle qui prend la couleur de l’écorce (parce qu’elle a si peur)

et

le corps de celle qui a dessiné ses propres yeux sur les ailes de ses proies

et

le corps de celle qui se dessine des yeux de hibou sur les ailes pour que les hiboux ne la mangent pas (parce qu’elle ne veut pas avoir peur)

et

le corps de celle qui enterre ses trésors de nourriture et de plumes chaudes en vue de la fin du monde (parce qu’elle rejette la peur)

et

le corps de celle qui la nuit s’approche des maisons chaudes (et ne peut pas décider si elle aime ou si elle déteste les gens qui habitent là)

et

le corps de celle qui pousse des cris de chouette la nuit

et

le corps de celle qui court en écumant jusqu’à se dissoudre entièrement dans un océan

et

le corps de celle qui partout ne voit ne sent ne cherche que le sexe des fleurs

et

le corps de celle qui souffle son chaud contre des pierres nues

et

le corps râpeux de celle qui est un arbre nu d’hiver

et

le corps éperdu de celle qui est une cascade

et

le corps de celle qui se retient de feuler

et

le corps de celle qui enterre ses excréments

et

le corps de celle qui hésite à l’entrée d’un terrier

et

le corps de celle qui hésite au seuil d’une maison

et

le corps de celle qui hésite à l’orée de la forêt

et

le corps de celle qui ferme une porte

et

le corps de celle qui ouvre une fenêtre

et

le corps de celle qui amasse des graines derrière une écorce

et

le corps de celle qui amasse ses larves derrière une écorce

et

le corps de celle qui ne saura rien de la vie tant que le corps de celle au sang chaud ne passera pas près d’elle

et

le corps de celle qui ne connaîtra jamais le jour

et

le corps de celle qui n’atteindra jamais la première nuit

et

le corps de celle qui se tait langue enfoncée dans la bouche

et

le corps de celle qui découvre qu’elle a un deuxième corps à son corps

et

le corps de celle qui a connu un deuxième corps à son corps

et

le corps de celle qui pousse là où le corps de celle qui est morte pourrit

et

le corps de celle qui enfante en plongeant sa tête dans la terre

et

le corps de celle qui après avoir été cassée repousse

et

le corps de celle qui, vent, cogne les fruits

et

le corps de celle qui crie

et

le corps de celle qui sursaute

et

le corps de celle qui dérape

et

le corps de celle qui fait la morte

et

le corps de celle qui chuchote

et

le corps de celle qui glisse sur les pierres mouillées

et

le corps de celle dans lequel on mord

et

le corps de celle qui mord

et

le corps de celle qui arrache les fleurs des rives en passant

et

le corps de celle qui préfère les os et les tendons

et

le corps de celle qui détruit son abri

et

le corps de celle qui aboie

et

le corps de celle qui pourchasse l’ombre des oiseaux au sol

et

le corps de celle qui a des plumes plein la bouche

et

le corps de celle qui est bardée d’épines

et

le corps de celle dont le visage est un pli

et

le corps de celle dont les ventres sont des anneaux

et

le corps de celle dont la peau est pleine de trous

et

le corps de celle dont les membres sont d’autres corps

et

le corps de celle dont les intestins sont une autre forêt dans une autre nuit

et

le corps de celle dont la langue fait tout le tour du cerveau

et

le corps de celle où les morts tiennent les vivants debout

et

le corps de celle dont le sexe est multicolore

et

le corps de celle dont les mots forment des corps de buée blanche

et

le corps de celle dont le corps prolifère

et

le corps de celle dont l’échine déclenche le corps d’envol des oiseaux

et

le corps de celle dont la tête abonde de poils sombres

et

le corps de celle dont la tête abonde de poils dorés

et

le corps de celle dont la bouche dégage un corps d’ombre noire

et

le corps de celle que le corps de brume signale

et

le corps de celle dont le glissement sur les feuilles est aussi le corps du ruissellement

et

le corps de celle dont l’envol est aussi le corps du vent dans les feuilles

et

le corps de celle dont l’aile transparente est aussi le corps d’un éclat sur la rivière

et

le corps de celle dont le cri est aussi le corps de chute d’une branche

et

le corps de celle dont la tâche jaune est aussi le corps du rai de soleil qui traverse soudain le corps du feuillage

et

le corps de celle dont les pattes sont aussi les corps des brindilles éparpillées au sol

et

le corps de celle dont l’odeur est aussi celle du corps de la forêt

et

le corps de celle dont la robe est aussi le corps de rocher où elle dort

et

le corps de celle dont la robe est aussi le passage du corps de la lumière entre les troncs

et

le corps de celle dont l’odeur est celle du corps de celle qui est la charogne

et

le corps de celle dont les yeux sont parfois des corps d’étoiles

et

le corps de celle dont les crocs ont rendu le corps des biches plus rapide

et

le corps de celle dont les yeux ont dessiné des ocelles aux corps des serpents

et

le corps de celles dont les couloirs profonds ont allongé les museaux des corps qui les aiment

et

le corps de celle dont le ventre expulse des choses douces et blanches

et

le corps de celle qui a produit des noisettes à chaque extrémité de son corps

et

le corps de celle où naissent les corps de celles qui la mangent

et

le corps de celle qui sourit dans la nuit

et

le corps de celle dont le regard procure la mélancolie

et

le corps de celle qui se cache dans un fruit

et

le corps de celle qui se ferme quand la nuit vient

et

le corps de celle qui s’ouvre quand la nuit vient

et

le corps de celle qui invente des couleurs inconnues au moment de mourir

et

le corps de celle qui est venue du fond du monde

et

le corps de celle qui a enterré ses enfants mort-nées

et

le corps de celle qui sous le regard se tient toujours légèrement de biais

et

le corps de celle qui se berce en marchant

et

le corps de celle qui dort debout

et

le corps de celle qui chante quand elle a peur

et

le corps de celle qui se cogne dans le vent

et

le corps de celle dont personne ne remarquera la mort

et

le corps de celle qui est devenue le corps de la nuit

et

le corps de celle qui n’est pas un vase.

Christine Guichou, inédit, 2025

° ° ° ° °

 

 

 

Lu par l'autrice lors du

festival Popodaï 2024

 

Blanche neige

(1- L’éducation sentimentale)

 

 

Enfant, ma belle-mère me disait :

LES PETITES FILLES DOIVENT CROISER LES JAMBES.

 

 

Il a neigé

j’entre dans une forêt douce

j’entre dans une forêt simple

où chacun laisse

sa ligne de trace

parallèle ou croisée

mais droite

– un trait chacun :

l’écureuil l’humain la mésange la biche la chute d’une graine l’hermine le lièvre le renard.

 

Les chiens eux vont partout

et reviennent à la ligne

de celui qui se dit maître

l’entrecroisant ainsi à celles de la forêt

(Lui Minotaure ignorant

ne s’en aperçoit pas et va

droit

croit au chemin tracé)

 

 

« PETITE FILLE »

Enfant, est-ce que mon corps avait un nom ?

 

 

L’animal différent des autres n’est pas l’humain mais

le chien

dans la forêt l’humain va droit

comme la biche ou le loup comme la chute

d’une graine

seul le chien va par méandres

va par nœuds

va à tous à chacun

désire tout tous –

les vivants contraires –

dévoré d’amour.

 

 

Enfant, ma belle-mère mesurait l’angle d’ouverture de mes jambes.

 

 

Il a neigé

j’entre dans une forêt électrique

où les lignes de trace à haute tension

empêchent les chemins de dormir

j’entre dans une forêt insomniaque

où l’on passe de la fausse nuit blanche du couvert

à de grandes clairières de jour

blanches

aveuglantes

accumulatrices

grésillantes

vierges

 

pièges de jour où aucune bête ne va

toutes les pistes arrivent et s’arrêtent là.

 

 

Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre

avait enfermée dans un donjon affreux – car

c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges.

Tout le monde au pays la prenait en pitié

beaucoup avait tenté de l’en délivrer mais

tous avaient péri.

C’est qu’à des lieux à la ronde

tout autour du donjon affreux

la marâtre avait répandu une fine farine

et personne ne pouvait entrer ou sortir du donjon sans y laisser

l’exacte phrase de son corps

la grammaire unique de son désir et de sa direction.

Au matin la marâtre s’accoudait à sa fenêtre et n’avait plus qu’à

lire l’immense plaine blanche où tous

avaient écrit qui ils étaient

d’où ils venaient et où ils allaient

avaient écrit le propre poids de leur corps

(qu’on trouvait après soustraction du poids de la petite vierge).

Je vous ai bien roulés dans la farine ! criait la marâtre

et elle envoyait ses sbires

porter aux phrases le point final.

 

 

Enfant, on m’apprenait

on me montrait des « petites filles »

si elles étaient sages

des animaux faisaient cercle autour d’elles

ou se couchaient à leurs pieds

au lieu de les dévorer.

(2- En proie à l’amour)

 

 

 

Enfant, mon corps appartenait

aux mains de qui le soignait

mon corps était

couverture roulée

sous la couverture dont on le bordait

mouchoir en boule

mouché au mouchoir qu’on lui appliquait au nez

chemise froissée

qu’on habillait de vêtements fraîchement repassés.

 

 

Il a neigé

j’entre dans une forêt en attente

j’entre dans une forêt attentive

comme tout ici se penche vers moi !

les rameaux me

regardent

doucement s’inclinent me

saluent m’

attendent me

suivent le corps à la trace

 

 

Enfant, d’amour on vous dit :

Je vais te dévorer.

 

 

Je laisse au sol l’exacte phrase de mon corps

de mon désir et de ma direction

tous mes creux diront aux autres corps

mes cuisses douloureuses

l’impossibilité de la fuite

diront comme j’oriente mal la flèche de

ma colonne vertébrale

au ciel

quand tous les autres animaux la lancent droit devant eux

visant aux autres corps.

Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre

tenait cloîtrée dans sa chambre – car

c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –

constamment à sa fenêtre l’enfant

écoutait les bruits de la forêt

s’étonnait des calligraphies dans la neige

et voulait savoir ce qu’on appelait un animal

car elle n’en avait jamais vu le corps.

Alors on lui disait que ce n’était rien d’autre que

ces traces alphabétiques dans la neige ou

ces cris brusques

rien que de très transparent.

Le chasseur qui avait grande pitié d’elle

lui apporta un jour un écureuil

Voilà les W écris dans la neige

puis un lièvre

Et voilà les grands Y.

Les jours suivants il lui porta encore toutes sortes de bêtes

les signes et les voix prenaient visage regard et odeur

prenaient panique de fourrure chaude et palpitante.

Mais mises en cage toutes mouraient de chagrin

au bout de quelques jours. On les remplaçait

pendant que la petite vierge dormait mais

comme elle s’en rendait compte on finit par

les empailler

toujours en cage.

Bientôt la chambre de la petite vierge fut remplie

de corps morts

et de mites dorées.

 

 

Enfant, quelles lettres traçaient mes jambes dans la neige ?

 

 

J’avance colonne lourde

au milieu des tirs de flèches.

– comme tout se penche vers moi qui marche ici !

 

 

(3- L’appel)

 

 

 

Enfant, ma belle-mère me disait :

C’EST PAS BEAU LES GROS MOTS DANS LA BOUCHE D’UNE PETITE FILLE.

Car enfant, on me regardait dans le creux de la bouche.

 

 

J’entre dans la forêt de neige et la neige

m’attend

attentive attend mon corps

attend mon plein

et aussi mon pas mon empreinte

mon vide.

Je suis dans chacun de mes creux

chacun selon son creux laisse sa trace.

Je suis dans les creux de tous les autres

aussi – écureuils renards mésanges et

j’en passe – tous corps transparents bondissant

dans la forêt claire

signes.

 

 

Enfant, j’avais une bouche trou

j’étais dans une forêt

et je t’attendais

la neige n’était pas encore tombée.

 

 

Parfois un tout petit peu de neige tombe d’un rameau

une bille à peine

pourtant rien

n’a bougé ni vent ni oiseau

un tout petit peu

çà et là

(à cause de quel infime point de réchauffement ?).

Je tombe aussi parfois alors que rien

ne bouge

je tombe

amoureuse

malade

des nues

d’ennui

en disgrâce.

 

 

Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre

avait abandonnée en pleine forêt – car

c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –

accompagnée d’un chasseur et d’un

couteau

– car il fallait la tuer.

Le couteau battait à la cuisse du chasseur

et battit longtemps car

le chasseur ne pouvait pas

depuis si longtemps sa main tenait la petite main

qu’il ne savait plus

où la sienne s’arrêtait où l’autre commençait

il ne pouvait pas

la tuer il l’abandonna

pour retrouver sa main sa propre main.

Alors il fut si étonné d’y reconnaître à nouveau ses cinq doigts

– pas un ne manquait !

Quel prodige ! –

qu’il rentra au château en oubliant de tuer une biche

pour en rapporter le cœur.

La biche vécut on le tua.

L’enfant attendit en vain qu’on vînt la chercher.

 

 

Tomber tomber tomber

tomber encore

(à cause de quel infime point de réchauffement ?)

seule danse possible.

 

 

Enfant, ma bouche trou chantait d’une voix blanche.

Quelle était la berceuse que je chantais toujours ?

depuis toujours ?

(non pas depuis toujours depuis…)

La berceuse qui m’occupait l’esprit

et me soignait le corps

(… depuis l’autre forêt où tu ne venais pas)

dans la neige.

 

 

 

(4- Abandonnée)

 

 

 

Enfant, la terre était si aride et si dure

je ne laissais aucune

trace dans le sol

sec et noir.

 

 

Dans la forêt sèche

on ne me retrouverait jamais.

Je faisais comme les biches je cassais

des petits rameaux à hauteur de mes épaules

je m’arrachais des cheveux et

les accrochais à toutes les épines

je disposais des glands et des coquilles

sous chacun de mes pas pour les écraser

mais tes yeux étaient trop lourds pour voir

ça ce petit ça

arrachements ténus et brisures de

rien

ligne de cataclysmes dans les infra-mondes de ton regard.

Mon corps transparent marchait

d’arrachements ténus en brisures de rien

et tu ne le voyais pas.

Tu ne me cherchais pas.

 

 

Enfant, mon corps n’existait pas.

 

 

J’entre dans la forêt

mon corps de mots

transparent

marche

 

 

Il était une fois une pauvre petite vierge que sa marâtre

avait vendue – car

c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –

elle avait voyagé sans rien savoir de la mer car

elle était à fond de cale

puis sans rien savoir de la terre car

elle était à fond de fourgon.

Elle arriva si loin de Loin

que personne ne la connaissait donc

personne ne la prit en pitié

son château était de Loin, or,

Loin était un pays qui n’avait jamais existé

donc

elle n’existait pas

alors

elle sut qu’elle n’existait pas.

 

 

Je m’arrache quelques cheveux noirs

les accroche à toutes les épines et

j’appelle mon corps ronce

j’appelle mon corps aubépine

j’appelle mon corps houx

puis

mon corps-ronce attend la neige

mon corps-aubépine attend la neige

mon corps-houx attend la neige.

 

 

Adolescente, quelqu’un a donné un nom à mon corps

le nom était dans sa bouche à lui

ma bouche n’était plus mon creux

mais son trou.

 

 

La forêt est cassée le long des chemins

tous les animaux y passent sûrs

de ne plus y écrire leur corps.

Je déchire des petits bouts de ma robe

et les sème sur le chemin

tous les animaux y passent sûrs

d’être invisibles au chasseur

sous mon corps transparent.

 

 

Illisibles.

Nous sommes illisibles.

Notre voix est blanche.

Nous attendons la neige.

(5- Retrouver)

 

 

 

Femme est un mot – un terme –

que d’autres disent pour donner un nom à mon corps.

Femme naît dans la salive de leurs bouches et me termine le corps.

 

 

Il a neigé

j’entre dans une foule

ce sont des arbres

comme tout ici se penche vers moi !

J’écris ma ligne de traces parmi

les lignes de traces

tantôt parallèles tantôt croisées

mon corps évide

mon nom en creux parmi

le plein de la neige

et les vides des autres corps.

 

 

Je me souviens qu’enfant, la nuit était un endroit sans nom sur la carte du monde

mon corps m’était une nuit où je pouvais enfin dormir

la lune des rêves l’éclairait d’angles crus et de puits d’ombre

et tout – lacs forêts plateaux

tourbes neiges et sables –

avait une drôle d’haleine.

Comme aujourd’hui.

 

 

Nos noms sont transparents et bondissants

nos noms commencent au bout du chemin

et dispersent les syntaxes de nos désirs

jusque sous les ronces

où les chiens et les chiennes de l’amour

nous rendent illisibles

nos pleins sont les vides de la neige

et les vides de la neige sont nos pleins

 

 

Aujourd’hui, ma langue remplit mon creux.

Mon creux est ma bouche et ma bouche est mon plein.

 

 

Je suis du creux

comme on dit des autres qu’ils sont

du pays du coin de la confrérie

je suis du creux.

Je suis de la ligne de traces comme

d’autres sont d’une lignée.

 

 

Il était une fois une pauvre petite vierge à qui

l’on avait coupé la langue – car

c’est ainsi que l’on fait toujours des petites vierges –

sa marâtre avait coupé un bout son père un autre bout

son grand frère lui avait arraché la racine. C’était bien pratique

car elle pouvait enfin sortir de son donjon

elle pouvait enfin se promener comme elle le désirait

– avant cela on la tenait enfermée – se promener dans

la forêt enneigée car tel était son désir

son unique désir.

C’est que souvent

elle avait plongé ses mains dans la farine.

En grand secret.

Un jour elle avait plongé ses bras jusqu’aux épaules

le lendemain ses jambes jusqu’aux cuisses

le jour suivant ce fut le ventre.

Au quatrième jour elle s’y plongea tout entière.

C’est au cinquième qu’on lui coupa la langue

et puis on lui ouvrit la porte et elle entra enfin

dans la forêt de neige.

 

 

J’entre au milieu des présences

les fruits rouges des sorbiers m’indiquent un chemin d’oiseau.

Il a neigé. Nuit blanche.

Je ne sais rien de la déhiscence des graines mais

j’avance entre les chutes.

La forêt fond.

Mes habits fondent.

Maintenant, ma langue évide ma bouche

comme mon corps évide la neige

formant ligne de traces.

 

 

Le lièvre trace des lignes à ne pas pouvoir les suivre.

Les lignes à haute tension de la faim parcourent la forêt insomniaque.

 

 

Illisibles.

Nous sommes illisibles.

Comme tout se penche vers nous qui marchons ici !

 

 

Ma langue excave de ma bouche des corps en creux :

j’appelle les corps : corps.

Voici ma lignée.

 

 

J’entre dans une forêt de neige

et la neige me parle.

Retrouvée.

Je suis retrouvée.

Christine Guichou, inédit, 2024

Blanche neigeChristine Guichou
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