Peur du sexe
Il y a une semaine j'ai eu peur de tomber enceinte
Il est venu en moi si rapidement j'ai même pas eu le temps de réfléchir de me dire que c'était possible que sans pilule tout était possible j'ai même pas eu le temps de penser de me dire attention non j'étais noyée dans des couches de désirs de désirs retenus que je savourais enfin je ne me suis même pas posée cette question qu’il s'est arrêté
il avait fini
Cette pénétration était bizarre un peu hop là un peu brusque alors que tous nos touchers toutes nos mains tout ça c’était ailleurs c’était ça le vrai sexe c’était ces mains traversantes éffleurantes c’était tout ça ce contact fin et subtile je n’avais besoin de rien d’autre.
Mais comme j’étais avec un homme et comme cet homme était un homme ordinaire tout était centré autour de ça cette pénétration dos tourné sur un muret cette pénétration que j’ai à peine sentie tant elle n’avait aucune place pour moi tant elle venait pour combler son désir à lui pas le mien une pénétration rapide petits remous tout est allé trop vite je n’ai pas eu le temps de sentir qu’il s’était déjà arrêté il avait fini et là j’ai mieux compris que tout était allé si si si vite si vite que je n’avais même pas eut ce temps ce temps de prévenir de dire non je n’ai pas de pilule non je n’ai pas de contraception non je ne m’inflige pas un harpon dans le vagin un implant dans mon bras des patchs sur le ventre ou dans le dos non pas d’hormones plein le sang tous les soirs mon alarme 21h ne surtout pas manquer tous les soirs enchaînées à une dosette qui change la forme de ma silhouette infertilité assurée qui m’empêche de souffrir du sang de l’armée rouge de la menstruation des règles car c’est la seule solution possible cette pilule pour fermer le clapet à la douleur qui me plaquait au fond de moi-même dans une ronde interminable une semaine par mois et bien non pas de pilule magique qui me rassure qui me conforte dans le fait de ne pas culpabiliser si je n’arrive pas à dire non aux garçons à tous les gentils garçons les bons gars les mecs biens ceux que ma mère aime que la société aime qui tout aussi charmants soient-ils essayent toujours de passer à côté du préservatif et qui se servent toujours de la pilule comme une excuse j’aimerais vous voir vous voir tous vous qui pensez affirme toi bon sang dis non impose toi c’est pas compliqué j’aimerais vous voir nu face à quelqu’un qui vous plait allongée l’autre au-dessus ou contre ou ailleurs qui sous-entend en chuchotant qu’on peut s’en passer qui se victimise un peu qui fait comme si c’était anodin j’aimerai vous voir réussir à dire à quelqu’un qui fait deux fois votre poids probablement bien plus vieux qui insiste qui vous tient ou même qui vous caresse tout doucement le plus digne des agneaux j’aimerais vous voir faire la mégère la relou la têtue la casseuse d’ambiance j’aimerais vous voir avec mon éducation cette éducation où il faut tout faire pour faire plaisir faire passer l’autre avant se taire et se retenir surtout devant les garçons on dit les garçons pour les infantiliser car en réalité ce sont des hommes tous des hommes des hommes déguisés en petit garçon inoffensif ou parfois en soi-disant maître sensei de la pratique sexuelle qui savent donc très bien que la capote c’est indispensable mais qui ne pensent qu’à eux roucoulent avec des yeux plaintifs j’aimerais vous voir réussir à dire non à menacer non il ne se passera rien rien étant la pénétration bien-sûr car nous parlons ici du script du sexe attendue la sainte trinité érection-pénétration-éjaculation bien-sûr j’aimerais vous voir dire non ça semble toujours si facile quand on y pense quand on juge quand on ne le vit pas quand on ne connait pas la réalité de la violence qui se diffuse si facilement dans tous les rapports sexuels quand on ignore à quel point elle est partout dans le couple aussi personne n’est protégée à je suis bien d’accord c’est triste cette image cette vision de cette union mais elle existe et elle bat son plein ah c’est triste cet acte sacré d’amour pur et délicat en soie dorée je suis sûre que vous vous dites que ça n’arrive qu’aux filles qui trainent se mettent dans les mauvaises postures les mauvaises conditions les mauvaises filles en sommes les salopes même si vous ne direz jamais le mot en face de moi toujours ailleurs je crois que j’aimerais vous voir face aux hommes que je retrouve dans mon lit non je ne les choisis pas au hasard dans la rue non je ne suis pas l’énième fille facile encore une non malheureusement pour vos statistiques il n’y a que des gentils bons garçons des mecs bien en sommes et me revoilà partie pour un tour sauf que maintenant je n’ai plus de pilule donc encore moins d’excuse pour ne pas faire attention car bien-sûr les ist ça encore ça allait ça dérange personne bien-sûr les mycoses après chaque rapport car tous trop sales ou trop violents ça allait ça dérange personne foutu porno qui les détraque dès douze ans mais les bébés AH plutôt rêver plutôt mourir alors l’absence de pilule ça devrait les calmer mais finalement on se retrouve dans la situation évoquée plus haut il n’y a pas de temps pour la parole dans ce sexe il n’y a aucun temps ça va trop vite donc c’est dangereux car terrifiant car bébé car aucun consentement car aucune question car aucune place ça va trop vite alors je me retrouve à avoir peur peur du sexe peur d’être enceinte je me retrouve à devoir me réveiller et faire la marche de la honte aller dans la pharmacie un dimanche matin le plus tôt possible croiser Miu Miu entre deux rayons à la caisse la demander la star la fameuse la pilule magique la pilule du lendemain la demander tout bas voix rauque ou voix timide j’ai essayé de ne pas avoir honte de ne pas parler tout bas j’ai essayé mais en étant entourée uniquement de vielles personnes qui sont déjà choquées par mes cheveux j’avoue que je ne peux pas m’en empêcher je ressens cette méchante honte qui me maquille les joues le pharmacien est un homme vieux en plus j’en ai de la chance pourquoi ce moment qui était si tendre si troublant de beauté se transforme se termine implose en moi en angoisse existentielle en remontées gastriques de la copine du collège pour qui la pilule n’avait pas marchée ou de l’amie qu’elle avait déjà fait vomir toute une après-midi et surtout surtout surtout pourquoi tout ce secret tout ce tabou la marche de la honte je rentre je me faufile je l’avale en discrétion dans les toilettes et jette l’emballage ailleurs dehors le plus loin possible je ne peux pas le laisser dans la poubelle ce serait trop grave trop révélateur de mon mode de vie de mon irresponsabilité de la gentille fille que je ne suis pas ça impliquerait trop de choses laides cette réalité ce triste revers d’une affaire qui aurait pu être si jolie ce triste revers du saint rapport sexuel entre l’homme de tous les hommes et la femme de toutes les femmes ça on ne veut pas voir ça de sa fille de sa sœur de sa nièce on ne veut pas voir ça c’est inimaginable impossible trop tabou ici personne ne l’a jamais fait personne ne l’a jamais fait mais tout le monde l’a déjà vécu c’est comme l’avortement à petite échelle c’est l’ultime péché la honte suprême merci merci merci famille chrétienne la culpabilité à pleine gorgée il y a une semaine j’ai eu peur d’être enceinte et j’ai eu peur car je savais que tomber enceinte ça voudrait dire avorter car il n’y a pas de monde où j’avais la place pour autre chose et ça ça voulait dire commettre un crime pour ma mère il y a une semaine j’ai eu peur et la peur bat encore j’attends la souffrance de mes règles comme la pénitence comme le droit de ne pas avoir à vivre avec ce terrible secret quand j’ai voulu annoncer à ma mère que j’aimais aussi les filles ça ne sortait pas j’avais trop peur alors je lui ai dit en pleurs imagine la pire chose que je pourrais te dire elle m’a jeté tu as avorté ? la pire chose pour toi ce serait que j’avorte ? ah oui ! mais si j’étais enceinte là tu voudrais que je garde le bébé ? on s’en fout du bébé je m’en occupe moi oui avorter ce serait la pire chose ! autant dire que je pense toujours à ça quand je réalise que je ne parviens toujours pas à dire non aux garçons que je suis toujours trop soumise autant vous dire que je porte toutes ces questions en moi elles sont des briques de plombs qui s’écrasent contre ma nuque et autant vous dire que c’est certains je ne suis pas la seule à le vivre tout ça ce serait un non-sujet avec une femme non pas car elle n’aurait pas de pénis car c’est faux elle pourrait en avoir un mais plutôt car les chances sont bien plus minimes qu’elle ne me protège pas de tout ça qu’elle ne crée pas le bon espace pour me laisser m’exprimer voir même anticiper et ne pas sous-entendre attendre que je sois la responsable me laisser la convaincre de se protéger non ça ça ne m’est jamais arrivé ça n’arrive qu’avec les gentils grands garçons et ça me tue mon plaisir mon désir en plein œuf il ne me reste plus qu’à choisir pour eux entre frustration abstinence ou éducation je dois choisir prendre position devenir maitresse d’école ou mère pendant le rapport forcer la brèche pour communiquer passer par l’étape être radicale quitte à ce qu’on me reproche de l’être ou quitte à ce qu’on me force à me soumettre tout ça tout ça c’est tout ce que ça implique de centrer un rapport sur la pénétration et de ne pas se protéger par flemme par confort par préférence tout ça tout ça ça me dégoute et surtout tout sur tout ça me fait avoir peur du sexe.
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Félicité Blabla, extrait de Bleue électrique
2025, inédit
