Counia manmanw
Mama Maman Manman
Je n'arrive plus à dormir
J’ai fait un cauchemar
Je me noie
Écoute moi
Je vais au fond de ta piscine
Je ne peux plus grandir en toi
Je ne peux plus nager dans ton eau bénite
Je suis trop grande en toi
Je me noie
C’est trop acide
Trop acre
Reconnais moi
Écarte tes cuisses
Plie les jambes
Assieds-toi sous l’arbre à l'ombre des mauvais regards
Accroche-toi à une branche solide
Tourne trois fois ta langue dans ta bouche avant d’hurler à la louve et à la mort
Cours pour accélérer ma venue
Danse sous la pluie
Prie le ciel et le vent
Je t’en supplie appuie sur ton ventre
Réponds à mes coups
Coup par coup
Dent pour dent sinon je te mords
Crache par terre quand le chat noir te coupera la route
Accueille moi dans des flots salés pour que ma sortie soit plus douce
Je t’en prie
Ajoute 20 gouttes de fleur d’oranger pour la beauté
Et une larme de ta mère pour la prospérité
Donne-moi tous tes pouvoirs
Je le mérite
C’est mon héritage
Mes racines
Celles que je cherche dans tes organes
Celles que tu veux m’arracher
Celles que je vais oublier avec le temps
Transmets-moi ta langue et celle de mes pairs
Je la veux en moi
N’oublie pas le piment et l’huile carapate pour mon corps fragile
Je veux le rendre indestructible ce corps
Laisse-moi découvrir le son du jour
Indique-moi la sortie pour me frotter à la nuit
Libère-moi de toi pour sentir le vent dans mes cheveux coton
Laisse ma carcasse détruire tes parois
Recouvre-moi de tes fluides pour être moins nue quand j’irai dehors
Donne moi la chance d’ouvrir la bouche en grand pour pousser mon cri
Celui qui donnera la note au reste de ma vie
Si tu me laisses sortir
Je te promets je te jure sur la tête de ma mère
J’irais me blottir en ton sein pour toujours
Découvrir ton lait qui sera mon unique raison
Si tu me laisses sortir
J’y mettrais la table
Je dresserais un banquet
Casserole marmite cocotte
Je plongerais dans le court-bouillon bouillant de poisson
Je nettoierais tout sur mon passage
Je détruirais tout avec joie et application
De l’huile pimentée et ton sang pour rester hydratée
Une nappe madras pour m'allonger
Je veux tomber dans le bol de mafé
Je veux entendre le coeur de la soufrière
Je veux les rires de mes sœurs, que tu m’empêches de découvrir
Je veux les embrasser
Mon pied gauche dans la sauce pour me porter chance
Mon pied droit dans le sable chaud
Quand je sortirai couvre mon corps d'or et d'écume
Laisse pendre des créoles sur mon cordon et mes oreilles perce les sans me demander
Je te vois maman
Moi je te reconnais
Parmi toutes
Reconnais moi avant le ciel
Ouvre la bouche et jure que tu ne me mangeras pas
Je t’en veux
Je t’en supplie
Je t’en prie
Offre moi mon premier zouk
bem moi mon tibo
deux tibo
trois tibo doudou
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Offre moi la mer
mon premier souvenir de ton île
Je vous salue ma mère
Pleine de rhum
Le ciel est avec vous
Vous été bénie entre toutes les femmes
Et moi doudou le fruit de vos entrailles je me bénie
Sainte mère-sainte matriarche-sainte créatrice-sainte destructrice-sainte commère-sainte salope-sainte maman-sainte accouchée-mon île sainte paradisiaque colonisée et isolée - la première la plus pure celle à l’origine de tout
Mère du ciel et de la terre
Priez pour ces pauvres marins égarés dans votre océan
Transforme-moi en poisson d'eau douce recouvert d'écailles de fer
Je prends du muscle et de la gueule maman
Je veux sortir
Mes arêtes me piquent le corps
J’ai mal de partout
Je vais sortir maman
Je prendrai le couteau de cuisine le plus aiguisé de ma tante pour rompre notre lien
Je vais venir au monde une nuit d’épine
Une nuit où les contes se racontent autour d’un feu
Une veillée où les chants des ancien·nes bercent les maisons
Du sang, du lait et du piment sortiront de ma bouche
Ça coule sur ta cuisse man
Bois pour te souvenir de moi
Ceci est mon âme
Croque pour te purifier de tes péchés
Ceci est ma chair
Gardes-en une louche pour la nouvelle lune
Je te l’offre cette dernière gorgée
C’est mon cadeau de naissance
À la tienne
Je retourne me coucher, je suis fatiguée et le sommeil revient
Lauryne Lopes de Pina, inédit
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