POSSESSION
​
Les louves ont envahi l’église. Les brebis ont suivi. Putes et saintes dans le même cortège. Terreur au village. Révolution sur l’autel.
Elles cheminent sans se concerter. Sorties des bois, revenues de l’exil, les bannies reviennent au monde. Derrière elles, les tombeaux de leurs chairs meurtries. La boue de la honte sous laquelle on les avait priées de crever.
Devant, l’indolence tiède du crépuscule. Sur leurs pas, le parfum de la fièvre se répand. L’air se teinte de rouge, le ciel s’électrise.
Les pures les rejoignent. Elles désertent enclos et maisons, lits et servitudes. Les condamnées ont ouvert la voie. Vaccinées contre la peur de se salir par l’ostracisation endurée.
Sur le dos des louves, la rage. Plaquée au poil, épaisse, abrasive, prête à se répandre.
Le poids du non.
Sous les bras des brebis, les ailes. Immaculées, déjà lourdes de plomb. Dans chaque plume, la pesanteur écrasante de l’honneur. Celui du père, du mari, du frère ou du fils.
Le poids du nom.
Elles franchissent le seuil de l’église sans hésiter. C’est leur tour. À elles l’espace. À elles, le temple des hommes. À elles, l’alibi du sacré.
Le premier baiser éclate. Feu et bruit, elles allument l’incendie. Depuis leurs peaux, depuis leurs bouches. Les mères embrassent les plaies de celles que leurs époux ont salies. Poils drus sur plumes pâles, sacré réinventé du bout des doigts.
Elles se mêlent. Elles se cambrent ensemble. Elles violent l’ordre établi, et le monde entier vacille. Les élues se laissent prendre par les folles, et les mâles hurlent.
Sidérés, les bergers restent cloués au seuil. Mâchoires serrées, mains crispées, pupilles blanchies par l’effroi. Certains tentent un pas, le retirent aussitôt, terrorisés par le grondement du seul bûcher qu’ils n’ont pas allumé.
Derrière les flammes, ce sont leurs bêtes qui se damnent. Celles qu’ils ont élevées, dressées, achetées, vendues. Celles qu’ils ont éventrées, remplies, consumées.
Dans l’épaisseur grise des volutes de cire fondue, elles bafouent leur rang. Elles mordent l’élection, inondent l’air d’une odeur chaude de sueur et de sang. Bonnes ou mauvaises, elles piétinent l’ordre. Toutes se souillent. Toutes s’élèvent. Emasculation du droit de regard.
Incapables d’avancer, les mâles restent immobiles. Il faudrait réagir. Rétablir l’ordre, mettre un terme à l’hérésie qui se déroule sous leurs yeux. Remettre le pouvoir à l’endroit.
Mais aucun ne bouge. Apeurés face à la puissance du sacrilège auquel ils assistent, l’effroi leur ronge la gorge. Leur colère s’est fait avaler par les flammes, il ne leur reste que la peur.
Hypnotisés par la profanation de leur ordre, excités malgré eux par la conflagration des corps.
Louves et brebis sont désormais indissociables. Les cierges se plient sous leurs mains, les statues des saints leur tendent les bras.
Unies dans la transe, les plumes se fondent dans le poil ; les seins tutoient le ciel tandis que les anges s’en détournent - le paradis épouse les couleurs de l’enfer. Toutes souillées. Ou toutes indemnes. Comment savoir lesquelles abattre ? Lesquelles sauver ?
Adossée à la croix qui surplombe l’autel, l’éclat grenat coule entre les cuisses de l’une d’elle, tandis qu’une autre s’y abreuve. L’orgue s’effondre dans un fracas grave, léché par les flammes.
L’église brûle. Du feu qu’ils ont eux-mêmes allumé, sans savoir qu’ils finiraient par s’y brûler.
La nuit hurle. Toutes les ardeurs qu’ils ont cru museler tapissent désormais le ciel d’une liturgie furieuse.
Dans les flammes, la honte qu’ils ont engraissée se dresse - monstrueuse, affamée, rugissante, prête à dévorer tout ce qu’ils croyaient tenir, et tout ce qu’ils croyaient être.
Leur violence est devenue essence - avalée, subie, intégrée, redéployée.
Les louves ont pris les ailes, et les brebis la gueule des louves.
Dans leurs yeux à toutes, le miracle : la beauté qui a survécu, la douceur qu’on attend plus.
Elles sont une.
Elles sont le feu.
Elles sont le monde.
Cris. Plumes. Poils. Sang. Souffle. Murmures.
Les murs tremblent. Les saints s’inclinent.
Eux ne comptent plus.
​
