top of page

Adrienne Rich

 

Plonger dans l'épave

Diving into the Wreck

Poèmes 1971-1972

​

- extraits -

pp.14 à 29

 

Traduction et préface de Chantal Ringuet

​​

​

Éditions du Noroît

____​

C’est à une odyssée fascinante que nous convie Adrienne Rich dans Plonger dans l’épave. Poèmes 1971-1972, lauréat du National Book Award aux côtés d’Allen Ginsberg en 1974, et traduit pour la première fois en français dans son intégralité par Chantal Ringuet. Véritable icône de la poésie américaine, Adrienne Rich propose ici des poèmes d’une grande force symboliste qui puisent dans les tréfonds de son engagement radical pour les droits des femmes et leur libération de la domination patriarcale. Lire Plonger dans l’épave quelque cinquante ans après sa parution, c’est s’immerger dans la puissance d’une voix qui a défini la deuxième vague du féminisme américain et admirer la clairvoyance d’une poésie qui annonce l’éclatement des genres et des formes traditionnelles.

​

Chantal Ringuet

Tenter de parler à un hommeAdrienne Rich - lu par Chantale Ringuet
00:00 / 02:11

TRYING TO TALK WITH A MAN

 

Out in this desert we are testing

 

bombs, that’s why we came here.

​

​

Sometimes I feel an underground river

forcing its way between deformed cliffs

an acute angle of understanding

moving itself like a locus of the sun

into this condemned scenery.

 

What we’ve had to give up to get here—

whole LP collections, films we starred in

playing in the neighborhoods, bakery windows

full of dry, chocolate-filled Jewish cookies,

the language of love-letters, of suicide notes,

afternoons on the riverbank

pretending to be children

 

Coming out to this desert

we meant to change the face of

driving among dull green succulents

walking at noon in the ghost town

surrounded by a silence

that sounds like the silence of the place

except that it came with us

and is familiar

and everything we were saying until now

was an effort to blot it out—

Coming out here we are up against it

 

Out here I feel more helpless

with you than without you

You mention the danger

and list the equipment

we talk of people caring for each other

in emergencies—laceration, thirst—

but you look at me like an emergency

​

Your dry heat feels like power

your eyes are stars of a different magnitude

they reflect lights that spell out: EXIT

when you get up and pace the floor

​

talking of the danger

as if it were not ourselves

as if we were testing anything else.

 

1971

TENTER DE PARLER À UN HOMME

 

Dans ce désert, nous testons des bombes,

 

nous sommes venues ici pour ça.

 

Parfois, je sens une rivière souterraine

creusant son chemin entre des falaises difformes

un angle de compréhension aigu

qui se déplace comme le centre du soleil

dans ce paysage condamné.

 

Tout ce que nous avons dû abandonner pour arriver ici —

des collections de 33 tours, des films où nous étions les stars projetés dans les quartiers, des vitrines de pâtisseries

remplies d’Oreilles d’Aman ,

la langue des lettres d’amour, des notes de suicide,

les après-midis sur la berge

où nous faisions semblant d’être des enfants.

 

En venant dans ce désert

nous voulions changer la manière

de conduire parmi les succulentes vertes et insipides

de marcher à midi dans la ville fantôme

entourée d’un silence

qui résonne comme le silence du lieu

sauf qu’il est venu avec nous

et qu’il est familier

et tout ce que nous disions jusqu’à présent

était un effort pour le faire taire —

en venant ici, nous nous sommes heurtées à lui.

​

Ici je me sens plus impuissante

avec toi que sans toi

tu soulignes le danger

et énumères le matériel

nous parlons de gens qui se soucient les uns des autres

dans les urgences — lacération, soif —

mais tu me regardes comme si j’étais une urgence.

​

Ta chaleur sèche est comme un pouvoir

tes yeux sont des étoiles d’une magnitude différente

ils reflètent les lumières qui annoncent : SORTIE

quand tu te lèves et fais les cent pas

 

en parlant du danger

comme si nous n’étions plus nous-mêmes

comme si nous testions tout autre chose.

 

1971

​

 

______________________

4. Spécialité culinaire juive, les Oreilles d’Aman sont des biscuits secs de forme triangulaire fourrés au chocolat, au pavot, à la confiture, ou encore à la pâte de pruneau ou d’abricot.

Quand nous, les mortes, nous nous reveillonsAdrienne Rich - lu par Chantal Ringuet
00:00 / 03:00

WHEN WE DEAD AWAKEN

 

(FOR E.Y.)

 

1. Trying to tell you how

the anatomy of the park

through stained panes, the way

guerrillas are advancing

through minefields, the trash

burning endlessly in the dump

to return to heaven like a stain—

everything outside our skins is an image

of this affliction:

stones on my table, carried by hand

from scenes I trusted

souvenirs of what I once described

as happiness

everything outside my skin

speaks of the fault that sends me limping

even the scars of my decisions

even the sunblaze in the mica-vein

even you, fellow-creature, sister,

sitting across from me, dark with love,

working like me to pick apart

working with me to remake

this trailing knitted thing, this cloth of darkness,

this woman’s garment, trying to save the skein.

​

2. The fact of being separate

enters your livelihood like a piece of furniture

—a chest of seventeenth-century wood

from somewhere in the North.

It has a huge lock shaped like a woman’s head

but the key has not been found.

In the compartments are other keys

to lost doors, an eye of glass.

Slowly you begin to add

things of your own.

You come and go reflected in its panels.

You give up keeping track of anniversaries,

you begin to write in your diaries

more honestly than ever.

 

3. The lovely landscape of southern Ohio

betrayed by strip mining, the

thick gold band on the adulterer’s finger

the blurred programs of the offshore pirate station

are causes for hesitation.

Here in the matrix of need and anger, the

disproof of what we thought possible

failures of medication

doubts of another’s existence

—tell it over and over, the words

get thick with unmeaning—

yet never have we been closer to the truth

of the lies we were living, listen to me:

the faithfulness I can imagine would be a weed

flowering in tar, a blue energy piercing

the massed atoms of a bedrock disbelief.

 

1971

QUAND NOUS, LES MORTES, NOUS NOUS RÉVEILLONS

 

(POUR E.Y.)

 

1. J’essaie de te raconter

l’anatomie du parc

à travers les vitres sales, la façon

dont les guérilléros avancent

dans les champs de mines, les ordures

qui brûlent éternellement dans le dépotoir

pour retourner au ciel comme une tache —

tout ce qui se trouve hors de notre peau est une image

de cette douleur :

des pierres sur ma table, apportées à la main

des lieux où je me sentais en confiance

des souvenirs de ce que je décrivais jadis

comme de la joie

tout ce qui se trouve hors de ma peau

raconte la faille qui me pousse à boiter

même les cicatrices de mes décisions

même l’éclat du soleil dans un filon de mica

même toi, créature semblable, sœur

qui s’assied devant moi, assombrie d’amour

travaillant comme moi à démolir

travaillant comme moi à refaire

cette chose tricotée à la traîne, cette étoffe de ténèbres,

ce vêtement de femme, essayant de sauver l’écheveau.

​

2. Le fait d’être séparée

s’immisce dans votre vie comme un meuble

— un coffre en bois datant du 17ème siècle

provenant de quelque part dans le Nord.

Il a un énorme verrou modelé en tête de femme,

mais la clé n’a pas été retrouvée.

Dans les compartiments, il y a d’autres clés

pour ouvrir des portes perdues, un œil de verre.

Lentement, tu commences à ajouter

des choses à toi.

Tu vas et viens, ton reflet projeté dans ses panneaux.

Tu ne comptes plus les anniversaires,

tu commences à écrire dans tes journaux intimes

d’une façon plus honnête que jamais.

​

3. Le charmant paysage de l’Ohio du Sud

trahi par des mines à ciel ouvert, l’anneau doré

sur le doigt de l’homme adultère

les émissions brouillées de la station pirate

au large suscitent l’hésitation.

Ici dans la matrice du besoin et de la colère,

l’objection à ce que nous croyions possible

les échecs de la médication

les doutes sur la présence d’une autre

— dis-le encore et encore, les mots

s’alourdissent d’insignifiance —

pourtant nous n’avons jamais été aussi près de la vérité

des mensonges que nous entretenions, écoute-moi :

la confiance, je l’imagine, serait une mauvaise herbe florissant dans le goudron, une énergie bleue perçant

la masse d’atomes d’une incrédulité fondatrice.

 

1971

Se réveiller dans le noirAdrienne Rich - lu par Chantal Ringuet
00:00 / 05:16

WAKING IN THE DARK

​

1.

The thing that arrests me is

​

how we are composed of molecules

​

  (he showed me the figure in the paving stones)

​

arranged without our knowledge and consent

 

like the wirephoto composed

of millions of dots

 

in which the man from Bangladesh

walks starving

​

on the front page

knowing nothing about it

​

which is his presence for the world

 

2.

We were standing in line outside of something

two by two, or alone in pairs, or simply alone,

looking into windows full of scissors,

windows full of shoes. The street was closing, 

the city was closing, would we be the lucky ones

to make it? They were showing

in a glass case, The Man Without A Country.

We held up our passports in his face, we wept for him.

They are dumping animal blood into the sea

to bring up the sharks. Sometimes every

aperture of my body

leaks blood. I don’t know whether

to pretend that this is natural.

 

Is there a law about this, a law of nature?

You worship the blood

you call it hysterical bleeding

you want to drink it like milk

you dip your finger into into it and write

you faint at the smell of it

you dream of dumping me into the sea.

 

3.

The tragedy of sex

lies around us, a woodlot

the axes are sharpened for.

The old shelters and huts

stare through the clearing with a certain resolution

—the hermit’s cabin, the hunters’ shack—

scenes of masturbation

and dirty jokes.

A man’s world. But finished.

They themselves have sold it to the machines.

I walk the unconscious forest,

a woman dressed in old army fatigues

that have shrunk to fit her, I am lost

at moments, I feel dazed

by the sun pawing between the trees,

cold in the bog and lichen of the thicket.

Nothing will save this. I am alone,

kicking the last rotting logs

with their strange smell of life, not death,

wondering what on earth it all might have become.

​

4.

Clarity,

​

spray

​

blinding and purging

spears of sun striking the water

the bodies riding the air

like gliders

the bodies in slow motion

​

falling

into the pool

at the Berlin Olympics

​

control; loss of control

​

the bodies rising

arching back to the tower

time reeling backward

​

clarity of open air

before the dark chambers

with the shower-heads

​

the bodies falling again

freely

faster than light

the water opening

like air

like realization

​

A woman made this film

against

the law

of gravity

​

5.

All night dreaming of a body

space weighs on differently from mine

We are making love in the street

the traffic flows off from us

pouring back like a sheet

the asphalt stirs with tenderness

there is no dismay

we move together like underwater plants

 

Over and over, starting to wake

I dive back to discover you

still whispering, touch me, we go on

streaming through the slow

citylight forest ocean

stirring our body hair

 

But this is the saying of a dream

on waking

I wish there were somewhere

actual we could stand

handing the power-glasses back and forth

looking at the earth, the wildwood

where the split began

 

1971

​

​SE REVEILLER DANS LE NOIR

 

1.

La chose qui me frappe, c’est

​

que nous sommes composés de molécules

​

(il m’a montré la forme sur le pavé)

​

organisées à notre insu et sans notre consentement

​

comme le bélinographe composé

de millions de points

​

dans lequel l’homme du Bangladesh

marche affamé

​

sur la couverture

tout en l’ignorant

 

voici sa présence au monde

 

2.

Nous faisions la queue à l’extérieur de quelque chose

deux par deux, ou seules en paire, ou simplement seules, regardant dans les vitrines remplies de ciseaux,

les vitrines remplies de chaussures. La rue fermait,

la ville fermait, étions-nous les chanceuses

qui allaient survivre? Ils montraient

dans un étui de verre The Man Without a Country.

Nous lui avons mis nos passeports sous le nez,

nous avons pleuré pour lui.

​

Ils jettent le sang des animaux dans la mer

pour attirer les requins. Parfois, chaque

ouverture de mon corps

laisse s’écouler du sang. Je ne sais si je dois

prétendre que c’est naturel.

 

Y a-t-il une loi qui le dicte, une loi de la nature?

Tu vénères le sang

tu l’appelles saignement hystérique

tu veux le boire comme du lait

tu y trempes ton doigt et écris

tu t’évanouis à son odeur

tu rêves de me jeter à la mer.

​

3.

La tragédie du sexe

s’étend autour de nous, un lot boisé

pour lequel on aiguise les haches.

Les anciens abris et les huttes

fixent la clairière avec une certaine volonté

— la cabane de l’ermite, la hutte du chasseur —

des scènes de masturbation

et des blagues salaces.

Un monde d’hommes. Mais fini.

Eux-mêmes l’ont vendu aux machines.

Je marche dans la forêt inconsciente,

une femme vêtue de vieux vêtements militaires

qui ont rétréci à sa taille, je suis perdue,

par moments, je me sens éblouie

par le soleil qui donne des coups de patte entre les arbres, froid dans le marais et lichen dans le fourré.

Rien ne sauvera tout cela. Je suis seule,

bottant les dernières bûches en décomposition

avec leur étrange odeur de vie, pas de mort,

me demandant ce que tout cela aurait bien pu devenir.

​

4.

Clarté,​

un jet​

éblouissant et purifiant

des lances de soleil frappent l’eau

les corps montent dans les airs

comme des planeurs

les corps au ralenti

tombant

dans la piscine

aux Jeux olympiques de Berlin

contrôle; perte de contrôle​

les corps s’élèvent

se cambrent vers la tour

le temps tourne à l’envers

​

la clarté de l’air libre

avant les chambres obscures

avec les pommeaux de douche

 

les corps tombant encore

librement

plus vite que la lumière

l’eau s’ouvrant

comme l’air

comme une prise de conscience

​

Une femme a tourné ce film

contre la loi

de la gravité

​

5.

Toute la nuit je rêve d’un corps

sur lequel l’espace pèse autrement que sur le mien

nous faisons l’amour dans la rue

la circulation dérive, déborde de nous

tournant à l’envers comme une feuille

l’asphalte se mélange avec tendresse

il n’y a aucun désarroi

nous nous déplaçons ensemble comme des plantes aquatiques

 

Encore et encore, en me réveillant

je retourne plonger pour te découvrir

chuchotant encore, touche-moi, nous continuons

ruisselantes à travers les lumières lentes

de la ville de la forêt de l’océan

mélangeant nos fourrures

 

Mais c’est le récit d’un rêve

à l’éveil

j’aimerais qu’il y ait un lieu

bien réel où nous pourrions nous tenir

nous passant les lunettes puissantes de l’une à l’autre regardant la terre, le bois sauvage

où la faille s’est entrouverte

 

1971

​

_________________________

Le rêve d'un langage commun 

The Dream of a Common Language

Poèmes 1974‑1977

​

- extraits -

 â€‹â€‹

Traduit de l’anglais par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou,

du collectif Connexion Limitée

​

​​​​​

​

L'Arche Éditeur

​

____

POWER


 

Living       in the earth-deposits    of our history


 

​Today a backhoe divulged     out of a crumbling flank of earth

one bottle    amber   perfect       a hundred-year-old

cure for fever   or melancholy    a tonic

for living on this earth    in the winters of this climate


Today I was reading about Marie Curie:

she must have known she suffered     from radiation sickness

her body bombarded for years      by the element

she had purified

It seems she denied to the end

the source of the cataracts on her eyes

the cracked and suppurating skin    of her finger-ends

till she could no longer hold      a test-tube or a pencil

​

 

She died     a famous woman     denying

her  wounds

denying

her wounds     came     from the same source as her power

​

​

​

​

POUVOIR


 

Vivre   dans les dépôts de terre    de notre histoire


 

Aujourd’hui une pelleteuse a révélé      d’un flanc de terre friable une bouteille     ambre    parfaite    centenaire

remède contre la fièvre    ou la mélancolie      un fortifiant

pour vivre sur cette terre    dans les hivers de ce climat

 

Aujourd’hui je lisais à propos de Marie Curie :

elle devait savoir qu’elle souffrait      de la maladie des rayons

son corps bombardé pendant des années    par l’élément

qu’elle avait purifié

Elle semble avoir nié jusqu’à la fin

la source des cataractes sur ses yeux

la peau craquelée et purulente    du bout de ses doigts

jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus tenir    un tube à essai ou un crayon


 

Elle est morte     en femme célèbre    niant

ses blessures

niant que

ses blessures    venaient    de la même source que son pouvoir

 

1974

​

​pp.14-15

SIBLING MYSTERIES

​
 

(FOR C. R.)

​

1.

Remind me how we walked

trying the planetary rock

for foothold

 

testing the rims of canyons

fields of sheer

ice in the midnight sun


smelling the rains before they came

feeling the fullness of the moon

before moonrise

 

unbalanced by the life

moving in us, then lightened

yet weighted still

 

by children on our backs​

at our hips, as we made fire

scooped clay   lifted water

 

Remind me how the stream

wetted the clay between our palms

and how the flame

​

licked it to mineral colors

​how we traced our signs by torchlight

in the deep chambers of the caves

 

and how we drew the quills

of porcupines between our teeth

to a keen thinness

 

and brushed the twisted raffia into velvet

and bled our lunar knowledge thirteen times

upon the furrows

 

I know by heart, and still

I need to have you tell me,

hold me, remind me

 

2.

Remind me how we loved our mother’s body

our mouths drawing the first

thin sweetness from her nipples

 

our faces dreaming hour on hour​

in the salt smell of her lap    Remind me

how her touch melted childgrief

 

how she floated great and tender in our dark

or stood guard over us

against our willing

 

and how we thought she loved

the strange male body first

that took, that took, whose taking seemed a law

 

and how she sent us weeping

into that law

how we remet her in our childbirth visions

​

erect, enthroned, above

a spiral stair

and crawled and panted toward her

 

I know, I remember, but

hold me, remind me

of how her woman’s flesh was made taboo to us

 

3.

And how beneath the veil

black gauze or white, the dragging

bangles, the amulets, we dreamed        And how beneath

 

the strange male bodies

we sank in terror or in resignation

and how we taught them tenderness—

 

the holding-back, the play,

the floating of a finger

the secrets of the nipple

 

And how we ate and drank

their leavings, how we served them

in silence, how we told

 

among ourselves our secrets, wept and laughed

passed bark and root and berry

from hand to hand, whispering each one’s power

 

washing the bodies of the dead

making celebrations of doing laundry

piecing our lore in quilted galaxies

​

how we dwelt in two worlds

the daughters and the mothers

in the kingdom of the sons

 

​

4.

Tell me again because I need to hear

how we bore our mother-secrets

straight to the end

 

tied in unlawful rags

between our breasts

muttered in blood

 

in looks exchanged at the feast

where the fathers sucked the bones

and struck their bargains

 

in the open square when noon

battered our shaven heads

and the flames curled transparent in the sun


 

in boats of skin on the ice-floe

—the pregnant set to drift,

too many mouths for feeding—


 

how sister gazed at sister

reaching through mirrored pupils

back to the mother

​​

​

5.

C. had a son on June 18th . . . I feel acutely that we are stran- gers, my sister and I; we don’t get through to each other, or say what we really feel. This depressed me violently on that occasion, when I wanted to have only generous and simple feelings towards her, of pleasure in her joy, affection for all that was hers. But we are not really friends, and act the part of sisters. I don’t know what really gives her pain or joy, nor does she know how I am happy or how I suffer.

(1963)

 

There were years you and I

hardly spoke to each other

 

then one whole night 

our father dying upstairs

 

we burned our childhood, reams of paper,

talking till the birds sang

 

Your face across a table now:                dark

with illumination

 

This face I have watched changing

for forty years

 

has watched me changing

this mind has wrenched my thought

 

I feel the separateness

of cells in us, split-second choice

​

of one ovum for one sperm?

We have seized different weapons

 

our hair has fallen long

or short at different times

 

words flash from you I never thought of

we are translations into different dialects

 

of a text still being written

in the original

 

yet our eyes drink from each other

our lives were driven down the same dark canal

 

​

6.

We have returned so far

that house of childhood seems absurd

 

its secrets a fallen hair, a grain of dust

on the photographic plate

 

we are eternally exposing to the universe

I call you from another planet

 

to tell a dream

Light-years away, you weep with me

 

The daughters never were

true brides of the father

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MYSTÈRES DE SŒURS


 

(POUR C. R.)

 

1.

Rappelle-moi comme nous marchions

cherchant dans la roche planétaire

des espaces pour nos pieds

 

testant les bords des canyons

les champs de pure

glace au soleil de minuit

 

humant les pluies avant qu’elles n’arrivent

sentant la plénitude de la lune

avant le lever de lune

​

déséquilibrées par la vie

qui bougeait en nous, puis allégées

bien qu’encore lestées

 

par des enfants sur le dos

sur les hanches, quand nous faisions du feu

ramassions de l’argile    hissions de l’eau

 

Rappelle-moi comme le ruisseau

mouillait l’argile entre nos paumes

et comme la flamme

 

l’habillait de couleurs minérales

comme nous tracions nos signes à la lumière de la torche

dans les chambres profondes des cavernes

 

et comme nous aiguisions les piques

du porc-épic entre nos dents

pour les affûter finement

 

et brossions le raphia entortillé pour faire du velours

et saignions notre savoir lunaire treize fois

sur les sillons

 

Je le sais par cœur, et pourtant

j’ai besoin que tu me le dises,

que tu me prennes dans tes bras, que tu me le rappelles

​​

2.

Rappelle-moi comme nous avons aimé le corps de notre mère nos bouches tirant la première

fine douceur de ses seins

 

nos visages rêvant heure après heure

dans l’odeur salée de ses genoux    Rappelle-moi

comme son contact faisait fondre nos chagrins d’enfant

 

comme elle flottait grande et tendre dans notre obscurité

ou montait la garde au-dessus de nous

contre notre volonté

 

et comme nous pensions qu’elle aimait

l’étrange corps mâle d’abord

qui prenait, prenait, dont la prise semblait une loi

 

et comme elle nous a envoyées en pleurant

à cette loi

comme nous l’avons retrouvée dans nos visions d’accouchement

 

droite, sur un trône, au-dessus

d’un escalier en colimaçon

et nous rampions et haletions vers elle

 

Je le sais, je m’en souviens, mais

prends-moi dans tes bras, rappelle-moi

comme sa chair de femme nous a été rendue taboue

 

​3.

Et comme en dessous du voile

de gaze noir ou blanc, des bracelets

traînant, des amulettes, nous rêvions     Et comme en dessous

 

des étranges corps mâles

nous sombrions dans la terreur ou la résignation

et comme nous leur enseignions la tendresse —

 

la retenue, le jeu,

le flottement d’un doigt

les secrets d’un mamelon

 

Et comme nous mangions et buvions

leurs restes, comme nous les servions

en silence, comme nous nous disions

 

entre nous nos secrets, pleurions et riions

passions écorces et racines et baies

de main en main, murmurant le pouvoir de chacune

 

lavant le corps des morts

faisant de la lessive une célébration

assemblant nos traditions en galaxies tissées

​

comme nous habitions deux mondes

les filles et les mères

dans le royaume des fils


 

4.

Dis-moi encore car j’ai besoin de l’entendre

comme nous avons porté nos secrets de mères

jusqu’à la fin

 

attachés dans des chiffons clandestins

entre nos seins

marmonnés dans le sang

​

dans des regards échangés au festin

où les pères suçaient les os

et concluaient leurs marchés

​

dans la cour où midi

frappait nos têtes rasées

et les flammes s’enroulaient, transparentes, au soleil

 

dans des bateaux de peau sur la banquise

— les femmes enceintes envoyées à la dérive,

trop de bouches à nourrir —

 

comme la sœur regardait la sœur

cherchant dans le reflet des pupilles

à retrouver la mère


 


 

5.

C. a eu un fils le 18 juin… J’ai la sensation aiguë que nous sommes des étrangères, ma sœur et moi ; nous ne nous comprenons pas l’une l’autre, ou ne disons pas ce que nous ressentons vraiment. Ça m’a violemment déprimée à cette occasion, quand je voulais n’avoir que des sentiments généreux et simples à son égard, me réjouir de sa joie, avoir de l’affection pour tout ce qui lui appartenait. Mais nous ne sommes pas vraiment amies, et jouons notre rôle de sœur. Je ne sais pas vraiment ce qui lui procure de la douleur ou de la joie, pas plus qu’elle ne sait comme je suis heureuse ou comme je souffre.

(1963)

 

Il y a eu des années où toi et moi

nous ne nous sommes presque pas parlé
 

puis une nuit durant

notre père mourant à l’étage

 

nous avons brûlé notre enfance, des rames de papier,

parlant jusqu’au chant des oiseaux

 

Ton visage de l’autre côté d’une table maintenant : sombre

mais illuminé

 

Ce visage que j’ai regardé changer

pendant quarante ans

 

m’a regardé changer

cet esprit a tordu ma pensée

​

Je sens la séparation

des cellules en nous, le choix en une fraction de seconde

​

d’un ovule pour un spermatozoïde ?

Nous nous sommes saisies d’armes différentes

 

nos cheveux ont été longs

ou courts à des périodes différentes

 

des mots jaillissent de toi auxquels je n’ai jamais pensé

nous sommes des traductions dans des dialectes différents

 

d’un texte qui s’écrit encore

dans l’original

 

pourtant nos yeux boivent les uns dans les autres

nos vies sont passées par le même canal sombre

​

 

6.

Nous sommes retournées si loin

cette maison de l’enfance semble absurde

 

ses secrets : un cheveu tombé, un grain de poussière

sur la plaque photographique

 

que nous exposons éternellement à l’univers

Je t’appelle d’une autre planète

 

pour raconter un rêve

À des années-lumière, tu pleures avec moi

 

Les filles n’ont jamais été

les vraies fiancées du père

​

​

1976

​

pp.100-112

_________________________

La contrainte à l'hétérosexualité

et autres essais

​​

- extraits -

​

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)

par Françoise Armengaud, Christine Delphy,

Lisette Girouard et Emmanuèle Lesseps

​

​

​

NQF / Mamamélis, Lausanne / Genève, 2010, rééd. 2023.

​

____

​

 

Introduction

​

Elle (Adrienne Rich) nous fait ainsi réfléchir à la situation que les femmes auraient, si leurs désirs étaient libérés de la contrainte à l'hétérosexualité et à la procréation.

Rina Nissim, p.9

​

​

Revendiquer un enseignement digne de ce nom

​

Mais le fait le plus siginificatif pour vous est que ce que vous apprenez ici, les textes que vous lisez, les cours que vous suivez, la manière dont vos études sont divisées en catégories disjointes et fragmentées – tout cela ne reflète massivement ni la réalité objective, ni une image exacte du passé, ni un ensemble d'observations rigoureusement vérifiées du comportement humain. Ce que vous pouvez apprendre ici (et j'entends non seulement à Douglass mais dans toute université), c'est la manière dont les hommes ont perçu et organisé leur expérience, leur histoire, leurs idées des relations sociales, du bien et du mal, de la maladie et de la santé etc. Quand vous lisez, ou entendez parler, de "grands enjeux", de "textes majeurs", du " courant dominant de la pensée occidentale", vous entendez ce que les hommes, et par dessus tout les hommes blancs, dans leur subjectivité masculine, ont décidé qui était important.

p.40

​

​

Qu'est-ce qu'une femme a besoin de savoir

​

… le fait est que toute science, et tout savoir universitaire et toute forme d'art sont idéologiques ; il n'y a pas de neutralité dans la culture.

 

Les silences, les places vides, le langage lui-même avec son exclusion des femmes, les méthodes suivies par différents discours, nous en disent autant que le contenu, une fois que nous avons appris à guetter ce qui est laissé en dehors, à écouter le non-dit, à examiner avec un regard extérieur les modèles de la science et du savoir universitaire établis.

p.49

​

​

La contrainte à l'hétérosexualité

​

Le pouvoir des hommes consiste à

1. interdire aux femmes toute [notre propre] sexualité

[par la clitoridectomie et l'infibulation ; ...

2. ou à leur en imposer une [la leur]

[par le viol (y compris conjugal) … ; l'idéalisation de l'amour hétérosexuel dans l'art, la littérature, les médias, la publicité, etc. ; … les représentations pornographiques montrant les femmes réagir avec plaisir à la violence et à l'humiliation sexuelles (l'un des messages souterrains étant que l'hétérosexualité sadique est plus "normale" que la sensualité entre femmes).

3. diriger ou exploiter leur travail pour en contrôler le produit

4. s'approprier ou leur retirer leurs enfants

5. les enfermer physiquement et entraver leur liberté de mouvement

6. les utiliser comme objet d'échange

7. étouffer leur créativité

8. mettre hors de leur portée de vastes domaines de connaissances et de réalisations cuturelles

pp.68-70

​

 

Notes pour une politique de la situation

​

Un mouvement vers le changement, cela se vit dans les sentiments, les actes et les mots.

p.116

​

​​​

Les arts du possible

​

Tout poème authentique est la rupture d'un silence antérieur, et la première question à adresser à un poème est : Quelles sorte de voix est en train de briser le silence, et quelle sorte de silence est en train d'être brisé ?

p.135

​

​​

… l'écriture comme prise sur le langage et transformation de la subjectivité

p.139

​

​

"Pour un·e écrivain·e, vous vivez dans cette sorte de silence, dans cette sorte de misère, ne sachant pas exactement ce que c'est que le monde ne vous donne pas... que votre œuvre ne peut pas encore aborder, vous commencez seulement alors à critiquer la culture et la société. C'est le moment où une puissante aliénation personnelle se transforme en pensée critique – l'origine de l'imagination. C'est ce premier geste inaugural de la compréhension qui permet l'émergence d'une créativité nouvelle, capable de faire bouger les choses, voire révolutionnaire. Cela se produit au croisement de la production artistique et de l'exercice d'une pensée profondément critique."

p.141

​

​

bottom of page